L'accompagnatrice

25 AOUT 2010

     18H00, Ludivine range les dossiers dans son bureau, coupe l’ordinateur et éteint la lumière en sortant. En arrivant sur le parking, elle croise son chef de service.

- Hé Lulu, tu as vu ma nouvelle caisse, Audi A4 136 chevaux !… 

     Elle sourit, monte dans son véhicule et démarre. Elle sait qui lui faudra quinze à vingt minutes pour atteindre la clinique.

      Elle traverse le couloir où flottent des vapeurs médicamenteuses et s’arrête devant le bureau de garde. Les infirmières vaquent à la préparation des soins. 

- Ah ! Bonsoir, contente de te voir là Lulu. Il faudrait aller voir Madame Ormeaux car elle est au plus mal mais avant, si tu pouvais passer chez Monsieur Perez, parce que là vraiment on n’en peut plus. Il est rentré cette semaine et il est insupportable le bonhomme. Merci et bon courage. 

      Pour les avoir côtoyé pendant des années, Ludivine connaît bien ces femmes, leur stress, leur dévouement et leur fatigue. Elle a toujours pensé que si un Eden existait quelque part, il faudrait leur donner un billet en première classe direct pour ce paradis.

     Elle frappe à la porte de la chambre 208 et une voix bourrue lui intime d’entrer.

- Bonjour, je m’appelle Ludivine et je viens passer un moment avec vous, enfin si vous le désirez.

- Qui êtes vous ? Je n’ai rien demandé et j’ai assez de ces infirmières qui viennent pourrir mon temps !

- Je ne suis pas infirmière et je ne fais pas partie du corps médical. Je suis juste là si vous avez besoin de parler.

- Foutez-moi le camp !

      Réaction normale, réaction prévue, la colère, le déni, avant l’éventuelle acceptation. Combien de fois le schéma s’est-il répété ? Elle sort et au moment de quitter la chambre la voix maintenant plus calme,

 - Repassez demain après mon repas, on verra…. 

     Chambre 213, elle pousse doucement la porte,

- Bonjour Madame Ormeaux

 

     Pour toute réponse un léger murmure accompagné d’un sourire. Puis, très doucement, avec une lumière dans les yeux,

- J’ai vu mon petit fils cet après midi

     Ludivine sait que la vieille dame ne dira plus rien aujourd’hui. Elle lui a déjà tout dit ce qu’elle avait sur le cœur, ses joies et ses regrets …. Comme elle a du mal à respirer, Lulu lui réajuste le masque à oxygène. Le bip sur l’écran est faible mais régulier. Madame Ormeaux prend sa main dans la sienne, la serre et la fixe avec un sourire triste.

      Vers 22H00 croyant la vieille dame endormie, elle desserre l’étreinte pour se lever et partir. Aussitôt, la main de la dame se referme comme un étau et d’une toute petite voix :

- Restez encore un peu, je vous en prie…

      Il est 02h10 et Lulu commence à sombrer dans une douce léthargie quand soudain, la vieille dame s’agite l’a sortant ainsi de sa torpeur. Les yeux grands ouverts, elle panique un peu. Lulu pose la main sur son front tandis qu’un dernier sourire apparaît sur les lèvres de la patiente. Sur l’écran le bip a cessé de s’agiter pour accoucher d’une ligne parfaitement droite accompagné d’un son monocorde.

     Elle se lève et quitte la pièce. Dans le couloir, elle croise les infirmières de garde qui se dirigent en courant vers la chambre 213 ou la patiente Madame Ormeaux vient de décéder ce mardi de décembre à 02h13 précise. Ainsi va la vie et son ironie.

      Ludivine gratte le givre accumulé sur le pare brise de son auto, sa respiration dessine des nuages sur fond de réverbère. Elle pense au visage reposé de la vieille dame et sourit. Emerge alors le souvenir de ces quinze années passées dans les services de soins palliatifs, à toutes ces personnes en fin de vie, à leur courage, à ce qu’elle a appris dans leurs regards et leurs silences. Elle pense aussi au besoin de se vider la tête, chez elle avec son mari, surtout quand le patient est un adolescent ou une jeune mère de famille et que vous en ressortez sonné, KO comme à la descente d’un ring…. Jusqu’à la mort accompagner la vie, elle ne l’a pas appris, c’était déjà en elle...

      Elle met le contact, dans vingt minutes elle sera à la maison.

      Dormant que d’un œil, il entend le bruit des clefs sur le palier. Son inquiétude retombe, elle est là. Jamais entièrement rassuré quand il l’a sait encore dehors la nuit tombée.

     Il a une pensée pour toutes ces femmes infirmières ou bénévoles qui, au-delà des principes et des habitudes, combattent le désespoir avec humilité et compassion et particulièrement à la compagne de voyage, être exceptionnel, qui traverse à ses côtés ce court chemin qu’est la vie.

     Le bruit de l’eau sous la douche, son corps glissant doucement sous les draps, sa main dans la sienne, ils leurs restent trois bonnes heures à dormir…

      « Car la quête de notre vie est de retourner là d’où nous sommes venus et de nous redécouvrir enfin, tel que nous sommes vraiment. »