L'enfant soldat

05 OCTOBRE 2010

     Je m’appelle M’Bala Somaké, j’ai seize ans aujourd’hui. A l’âge de huit ans mon commandant est venu m’enlever à ma famille pour, m’a-t-il dit, sauver notre pays. Il m’a donné des vêtements et de la nourriture. Il m’a aussi donné un fusil et de la poudre blanche, de la poudre magique qui m’a rendu fort et joyeux. Avant de partir en mission nous faisons la fête et buvons des boissons qui nous rendent invincibles. Mon commandant m’a ouvert les yeux en me disant que mes géniteurs étaient des traites à leur pays et mon professeur leur complice.

     Un Mercredi dans la nuit, l’année de mes treize ans, j’ai exécuté mes parents et mon professeur. Ma mère, à genoux, pleurait. Mon commandant m’a dit d’être fort sinon je serais puni, j’ai donc abattu ma mère sans hésiter. Le soir nous avons fêté la réussite de ma mission avec beaucoup d’alcool.

     Nous traversons des villages où nous faisons régner l’ordre et la loi de notre pays décrétés par mon commandant. Nous y recrutons aussi les enfants pour notre armée. Pour cela, il est nécessaire de faire des exemples. Notre groupe est composé d’une cinquantaine d’hommes de huit à dix-sept ans. Beaucoup d’entre nous n’arrivent pas à leurs dix septième années car l’armée gouvernementale nous fait une guerre sans merci et les nombreux frères qui tombent sous leurs balles n’ont pas le temps de grandir. Chaque fois que nous approchons d’un village, les habitants ont peur car nous sommes puissants et ils craignent notre colère. J’ai acquis le grade de capitaine pour mes quinze ans.

     Aujourd’hui, je me suis mis à douter car j’ai tué une très belle jeune fille. Quand je l’ai violé, j’ai vu des larmes dans ses yeux et un sourire sur ses lèvres. Au moment de l’abattre elle m’a dit : « Mon pauvre, comme tu dois souffrir ... » Je n’ai pas compris et cela m’a mis très en colère.

     Maintenant, j’ai envie de vomir et de crier. Je ne comprends pas ce qui se passe. Mon commandant me dit de me calmer. Je l’insulte, je lui dis que c’est un assassin qu’il  m’a menti et qu’il a détruit ma famille et ma vie. Il appelle Souma Yahé, une jeune recrue de dix ans et lui dit que je suis un danger pour la troupe. Celui-ci épaule son fusil et me loge une balle en pleine tête.

     Il s’appelait M’Bala Somaké, c’était un enfant soldat qui a vécu dans la haine et la colère jusqu’à ce qu’une fée lui ouvre les yeux. 

     Il s’appelait M’Bala Somaké, ce n’était qu’un prisonnier dont la seule liberté fut d’avoir pu choisir sa prison faite de barreaux qu’il pouvait limer.

     PS : L’Organisation des Nations unies estime à 300 000 le nombre d’enfants soldats actuellement en activité. Ils sont principalement utilisés lors des guerres civiles, ou par des groupes criminels paramilitaires en Colombie ou des mouvements de guérilla révolutionnaires (comme les FARC en Colombie). Entre autres exemples, citons les troupes indépendantistes des Tigres de libération de l’Eelam tamoul (LTTE) qui se sont distinguées par l’utilisation de fillettes comme kamikazes menées contre l’armée gouvernementale dans la guerre civile du Sri Lanka. Ces centaines de jeunes filles entre 9 et 17 ans ont été exploitées à des fins militaires et idéologiques, en toute impunité.

     Les talibans présents en Afghanistan ont également procédé à l’enrôlement de jeunes guerriers à partir de leur entrée en guerre contre les moudjahidines 1994 jusqu’à la chute du régime islamiste en 2001. L’utilisation d’enfants soldats n’a pas disparu au sein des groupes terroristes talibans opérant après la chute de leur régime et l’on estime la proportion d’enfants soldats en Afghanistan à 25 %. On trouve parfois des raisons idéologiques (dans ces cas-là, les enfants bénéficient souvent de l’approbation de l’entourage, fier de voir un membre de la famille se sacrifier pour la cause). Du côté des recruteurs, les raisons sont facilement explicables. Les enfants ne coûtent pas cher en nourriture, ils sont dociles, influençables, et facilement enrôlables. De plus, ils peuvent s’avérer d’une redoutable efficacité sur des terrains difficiles (la brousse par exemple), mais également comme espions ou kamikazes, passant facilement pour inoffensifs aux yeux des opposants. Ils sont également utilisés comme "chair à canon" sur les champs de bataille, placés en première ligne pour faire diversion.

     De plus, étant jeunes et démunis de moyens de subsistances, ils sont dans la quasi impossibilité de fuir. Autres atouts : intimidables et malléables, on a vite fait d’en faire des machines de guerres. Ainsi, durant la guerre civile, les enfants loups de la Résistance nationale du Mozambique (RENAMO). Tous ces facteurs font que lors d’un conflit armé, les enfants sont, avec les femmes, des cibles faciles.