Le grand voyage

08 JUIN 2011

     Phase I : La claque.

   

     Lundi 01 mai 2010. Lorsque Evan apprit la nouvelle de sa maladie, ce fut comme une méga claque en pleine tête. Une sensation de vide, de flottement dans un espace inconnu.

     - Putain ! Ce n’est pas vrai !

     Cinquante trois ans, chef d’entreprise, énorme compte en banque, sportif à fond, magnifique baraque, une ex femme, deux enfants, ce n’est pas possible ! Et ce connard de toubib qui lui donnait maximum six à huit mois !

     Il sortit de l’immeuble maudit, tituba jusqu’à la terrasse du premier bar venu, s’écroula sur la première chaise d’où, les yeux dans le vague, il commanda un triple whisky. Son esprit se perdit vingt bonnes minutes dans le liquide ambré côtoyant les glaçons. Bizarrement, il pensa à la fonte des glaces aux pôles et intérieurement se marra, qu’est que ça pouvait bien lui foutre le devenir de l’ours blanc et des pingouins.

     Il avait l’impression que tout cela arrivait à un autre, comme déconnecté de son corps, de sa propre identité, observateur extérieur, pas concerné le mec. Mais les faits sont têtus et la vérité, déplaisante ou non, est la vérité.

     Phase II : La colère, le déni.

     Insidieusement une vague de terreur s’empara de lui, il gerba son whisky sur l’asphalte avec en prime une super brûlure à l’estomac. La peur ne le quitta plus de la journée et les semaines suivantes, cette peur se mua en colère. Refusant cet état fait qui ne pouvait être qu’une grossière erreur, une énorme injustice, Evan consulta pas moins de sept oncologues différents et, après 2 mois de cette quête effrénée tous les résultats affichaient la même sentence : « Six mois maximum avec dégradation progressive de son potentiel physique… ». Crispé sur le volant de son Audi Q7, il roula trois heures sans s’arrêter, insultant tour à tour les docteurs, le gouvernement, ses employés, ses amis enfin la terre entière… 

 

     Phase III : Le combat.

     Ses traitements commencèrent début août. Deux jours d’hospitalisation par décade plus une boite pleine d’une quarantaine de pilules à la con à descendre dans la semaine.

     Ces saloperies de médocs lui bousillaient le foie, les traitements hospitaliers le mettaient à genoux et pompaient toute son énergie. Les lendemains de chimio il ne pouvait rien avaler et passait sa journée dans les toilettes à gerber et pour finir, il commençait sérieusement à se dégarnir côté crinière. Les résultats à fin septembre n’étaient guère encourageants et le sablier temporel s’emballa jusqu’à octobre en traînant lamentablement sur les heures de souffrances. Pas de doute, Saturne était un pervers. Suite à une violente crise, il entra en hospitalisation à mi novembre.

     Phase IV : Le bilan.

     Croyez moi, lorsque l’on est à l’hôpital sous perfusion de drogues limites hallucinogènes, on a le temps de ressasser son passé, dépoussiérer les placards de sa mémoire afin d’y classer ses actes manqués.

     J’ai passé ma vie à parfaire mon ego oubliant ceux qui m’entouraient pensant que tout s’achetait, la reconnaissance, la gloire cette salope illusoire et même l’amour. La dernière fois j’ai voté pour un type qui magnait le verbe en expert, me convaincant que c’est seul que l’on s’en sort. Maintenant, je m’aperçois que ses hypnotiques paroles ne prenaient pas source dans son cœur. Dix millions de pauvres, en guerre dans trois pays, une économie exsangue, le milieu hospitalier en déconfiture et je suis bien placé pour le savoir ! Les médias sont chronophages et ils ont monopolisé une partie non négligeable de mon temps, ils étaient souvent la source de mes références lorsqu’elles allaient dans mon sens, mes intérêts. A l’époque, je passais mon temps dans les discussions à asséner mes vérités, ce que je croyais être la vérité, non mais quelle blague ! Lorsque l’on sait que celle-ci n’est jamais figée et fluctue au gré du temps, des lieux et des évènements.

     Mes certitudes m’ont conduit aujourd’hui à ce doute final qui est le seul compagnon auquel j’adhère avant de tirer ma référence. Certes, on me dira que cela est bien tard et que ce discours est celui d’un rêveur guidé par la peur de l’échéance qui se pointe. Permettez-moi de répondre qu’à ce stade, bien que l’ayant côtoyé de très près durant ces derniers mois, la peur m’a quitté laissant place à une clairvoyance sur mon parcours pas toujours reluisant. Cette vision claire me fut accessible qu’une seule fois dans le passé grâce à la lucidité d’une

cuite apocalyptique un soir d’anniversaire où, il me fut donné d’entrevoir l’ultime vérité que sitôt par lâcheté, le lendemain dessaoulé, je me suis empressé d’effacer. Oui, maintenant que le temps m’est compté, je crois aux utopistes et aux rêveurs car sans eux nous n’aurions pas aboli l’esclavage, sans eux les enfants trimeraient comme des bêtes de somme dés l’âge de huit ans, sans eux nous n‘aurions jamais rédigé les droits de l’homme à l’humanité. Alors oui, quitte à passer pour ridicule dans ma dernière ligne droite je crois aux rêves, aux mains tendues plutôt qu’aux poings fermés, au partage plutôt qu’à un individualisme sans cesse prôné, au vivre ensemble plutôt qu’au communautarisme accusant l’autre et ses différences et qu’elle soit nazie ou économique, une dictature s’alimente toujours de cadavre.

     Je regrette ces instants amers ou j’ai failli et qui ne laissent que des cicatrices façonnant l’humain que je suis. Je regrette le temps que je n’ai pas accordé à mes voisins, mes amis, aux autres. Mon attitude à rassembler autour de moi pour moi et non pour la communauté. Je pars en demandons pardon aux hommes d’avoir vécu comme l’un d’entre eux, avec ironie tout de même car je sais qu’à partir de maintenant mon avenir n’est rien qu’une sorte de passé qui n’aura jamais lieu. J’avais des défauts mais je me suis tenu éloigné du pire qu’est l’excès de vertu.

      Phase IV : Le départ.

      Les derniers temps une femme passait lui rendre visite, Ludivine qu’elle se nomme.

     - Pourquoi êtes vous là, lui demanda t-il à sa troisième venue ? 

     - Parce que Lorsque l’on ne peut plus rajouter des jours à la vie, il faut rajouter de la vie aux jours.

     Sa réponse provoqua en lui un séisme qui fit chuter l’édifice de ses dernières certitudes. Un éclair lumineux gifla sa cécité. Il comprit qu’il avait vécu, courant après des chimères qui, une fois acquises, le poussaient vers d’autres illusions vivant comme si il ne devait jamais mourir. Oubliant cette simple et terrible vérité : « Rien n’est plus sur que la mort, rien n’est moins sur que son heure. »

     Transféré en soins palliatifs cinq jours avant, Evan c’est éteint le 23 décembre 2010 à 3H15 du matin. Un sourire au coin de ses lèvres et sa main gauche dans la main droite de Lulu. 

     The show must go on !

     Où se cache ce dernier port dans lequel nous ne lèverons plus l’ancre pour partir ? Dans quel éther ravive vogue ce monde ou les plus las des plus las ne se lasseront jamais ? Où se cache le père de l’enfant trouvé ? Nos âmes sont comme ces orphelins dans le sein des filles mères qui meurent en les mettant au monde, le secret de notre paternité est enfoui au plus profond de la tombe et c’est là, que tous ils nous faudra aller pour l’apprendre …