Fin de vie

03 DECEMBRE 2012

         Dans ce lit depuis plusieurs mois, à l’abri des miroirs, physiquement je me décompose mais cela n’est qu’un détail car, au delà de la souffrance psychique, il y a celle intolérable que je vois dans les yeux de ma femme et de mon fils. Je suis passé par les phases habituelles de révolte, dénie, découragement pour arriver enfin à l’acceptation. J’ai aimé la vie et je l’aime encore mais pas de cette manière à légumer dans ce lit. Mon passé est consommé et je n’ai plus d’avenir. A quelques encablures de là j’entraperçois le terminus mais je n’ai ni la date ni l’horaire. J’ai appelé au secours, demandé de l’aide et un peu de respect pour que l’on puisse m’aider à partir dans la dignité. Ma requête est restée lettre morte dans le monde médical qui m’entoure. Remarquez, je les comprends, ils sont formatés pour sauvegarder la vie et le décès est à leurs yeux un échec. Savent-ils que demain, avec la surpopulation et les crises qu’elle engendrera, ils finiront peut-être devant l’urgence, ironie du sort, comme techniciens en mort douce…

         Rien n’est plus sur que la mort, rien n’est moins sur que son heure. Voilà l’insupportable attente d’un corps paralysé et d’un esprit flottant dans les brumes vaporeuses des antidouleurs qui, dans ses instants de lucidité réclame la fin de cet enfer. La camarde aiguise sa faux dans mon dos mais ce n’est pas pour les moissons de l’été. Qu’attend-elle à tourner autour de ce lit qui, je le sais déjà, sera mon ultime échafaud. 

         Seule celle qui m’aime et m’accompagne a décidé de faire ce geste divin. Quelle terrible responsabilité notre société laisse peser sur les épaules de ce petit bout de femme. Quelle force, quelle abnégation et quel courage faut-il pour laisser s’envoler la moitié de soi-même ? Ce que je retiendrais de cette vie, ce n’est pas la pitié immobile et détestable des donneurs de leçon qui nous entourent mais la compassion admirable de ces êtres qui œuvrent dans le silence. 

         Depuis cette intrinsèque décision, un calme olympien m’accompagne. J’attends avec une certaine impatience ce baiser qu’elle viendra me donner. Ce sera le dernier. Chargé de tout son amour elle me rendra la liberté, compostera mon aller sans retour, le ticket de départ pour des limbes meilleurs vers cette lumière tant espérée, tant fantasmée. Je n’ai pas peur, je ne suis pas triste mais, comme le grand Edgar, il y a toujours cette mélancolie qui toute ma vie durant m’a suivi et est restée collée à mes basques comme un chat noir.

   

         Ce regret de laisser derrière moi les nombreuses choses inaccomplies, cette famille tant aimée et pourtant si souvent négligée par le temps accordé à des futilités. Ces instants ou j’ai failli et qui m’ont laissé d’ineffaçables cicatrises. Ces départs, ces adieux et ces déchirures, toutes ces portes qui ont claqué et se sont refermées dans ma vie, sans que je puisse en définir les causes, m’ont déjà fait mourir un peu. Puis il y aura cette part d’enfer à traverser qui sera de voir sa vie défilée avec les yeux de la connaissance et, le pire ne sera pas de revoir sans surprise les mauvaises actions passées évidentes mais de découvrir avec stupeur celles que j’ai cru bonnes à un instant donné et qui ne l’étaient pas.

         Bien sur je ne peux occulter, cet ultime frisson, cette dernière peur latente comme une vérité ancrée dés la naissance qui, à l’instant suprême, malgré les certitudes de toute une vie, me fera douter du but, de la destination.

         Ceci n’est pas un plaidoyer en faveur de l’euthanasie en général mais de mon euthanasie en particulier et j’en veux un petit peu aux décideurs et aux faiseurs de lois qui par leurs absences de courage législatif perpétuent cette hypocrisie qui fait que l’on accepte mais que l’on ne veut pas savoir.

         Je vais partir en regrettant un peu mais, je vais partir heureux. 

         Ce texte est une fiction que j’ai écrit en pensant à un ami en fin de vie qui, allongé dans son lit les yeux dans le vide, espère l’échéance et, à tous ceux qui comme lui, en silence dans leur souffrance, attendent patiemment une main secourable et bienveillante.