Le temps qu'il nous reste

14 MARS 2012

          S’asseoir une petite heure dans le sable face à la mer, à la terrasse du café d’un village, dans un pré en pente dominant le clocher d’un bourg en contrebas. Oublier la fureur, le vacarme et la violence des envies, les mensonges et les insultes des assoiffés d’un pouvoir éphémère et chimérique. Respirer le temps qui s’écoule lentement, espérer et sentir enfin le calme se répandre tout autour, s’enfermer dans cette bulle de silence et se régénérer.

 

          Les années s’écoulent et encombrent nos souvenirs, s’entassent inlassablement dans notre mémoire jusqu’à l’oubli. La rouille se dépose sur nos illusions et les grains dans le sablier s'accumulent et enterrent nos rêves. Le temps que nous avons usé et abusé en chimères et rempli de nos vacuités s’amoncelle tel un reproche et nous interroge. Les valeurs auxquelles nous avons crues et pour lesquelles, jusqu’à présent, nous avions vécu et nous nous sommes battus, se déchirent, s’évaporent, s’effondrent et agonisent devant la folie matérialiste qui nous consume. Les objets possédés ont fait de nous des obsédés du vouloir et de l’avoir. Cette boulimie accumulatrice, fuite en avant, nous a éloigné de notre véritable nature, de nos racines, en nous déresponsabilisant vis-à-vis de notre famille, l’humanité. Le frère contre le frère, le fils contre le père…

          Nous devons nous reconstruire pour construire à nouveau. Quelque soit nos idées, il y aura toujours ceux qui sont pour, ceux qui sont contre, ceux qui n’auront jamais la même heure à leurs montres. Nous sommes les propres destructeurs de nos existences, nous n’avançons plus, nous fuyons dans tous les sens. Prendre le temps pour soi, se retourner sur le chemin parcouru et en chercher le sens, la valeur acquise par rapport à l’hypothétique chemin restant.

          Un clochard, voyant passer plusieurs limousines grand luxe se rendant au cimetière, s’interrogeait sur les défunts. Consommateurs de caviar et habitués du Fouquet’s (C’est à la mode …) auront-ils meilleurs goût pour les vers ? Si les fortunes accumulées pour une minorité de personnes psychotiques atteintes de boulimie financière ne servent pas le bonheur et la paix en général, à quoi bon ! La grandeur est-elle fonction du compte en banque ? Je m’interroge sur l’utilité de tout ce qui élève l’homme sans le rendre meilleur.

          Dans les années à venir nous allons être confrontés à des problèmes d’extrêmes complexités. Surpopulation, assèchement des ressources, mouvement de population (flux de réfugiés climatiques…), changement des températures entraînant la mutation de virus (Sérieux risques de pandémies), pollution de l’air et de l’eau etc… Alors une question : « Comment allons nous faire face à ces urgences si nous sommes divisés ? » Chacun attend le pistolet sur la tempe en espérant que l’autre tirera le premier. 

          A une époque récente, la population occidentale était encore confiante dans le progrès comme idéal social et démocratique. Alors comment ce rêve à la portée de tous est il devenu un cauchemar industriel, un tsunami social ? La logique financière est venue à bout des structures les plus paternalistes qui, malgré leurs immenses défauts, avaient le mérite d’être cohérentes dans la gestion de l’humain. Le travailleur faisait partie intégrante de l’outil de production et de consommation. En cela, les dirigeants industriels comme les producteurs de l’époque avaient une vision à long terme de l’économie et un attachement à la préservation et la transmission du patrimoine productif, de l’outil créateur de richesse. Le plus surprenant, c’est qu’aucune révolution ne soit venue pour dire le refus d’en finir avec un modèle ou chaque homme pouvait espérer éducation, santé, logement et emploi.  

          La destruction du bouclier social, progrès incontestable de la condition humaine, au bénéfice d’une poignée de financiers étranglant le monde sous des dettes fictives, qu’ils ont eux-mêmes créé par le biais de produits boursiers véreux et l’emballement de la paupérisation, ont allumé un peu partout dans le monde les feux de la révolte qu’ils ne peuvent plus contrôler. Ces manifestations, pourtant justifiées, vont leur servir d’alibi afin d’installer insidieusement des dictatures politiques et ainsi donner quitus à l’utilisation de la force armée afin de canaliser les récalcitrants sous couvert de sécurité nationale et ainsi finir d’asseoir leurs pouvoirs totalitaires.

          Les individus s’étant laissés berner durant des années, hypnotisés par les discours des dirigeants politiques, relayés par les médias distillant le poison des fausses nouvelles dans l’information afin de conditionner le téléspectateur abreuvé d’émissions débiles, de jeux frisant la crétinerie et des sacro-saints sports de divan (Foot, tour de France, Open de tennis ect…) ont suivi tels des ovins le berger, expert dans l’art de jouer de la flûte et du pipeau, qui les guidait doucement vers l’abattoir de la misère, l’antichambre de l’esclavage, la clochardisation mentale. 

          Pour se préserver de tels drames, et revenir à une situation plus normale, des mesures cœrcitives comme l’interdiction de passer plus d’une heure par jour devant un écran quel qu’il soit, devraient être prises afin d’éviter la perte du contact et du dialogue humain. En effet, combien ne regarde plus leur femme, leur

voisin, leur ville, ne parle plus avec leurs enfants le nez dans leur ipad V3, le Iphone V5 collé à l’oreille ou les yeux rivés devant cette arme de déstructuration massive qu’on appelle la télévision ? 

          Aujourd’hui pour maintenir un semblant de cohérence dans un monde de plus en plus invivable, nos politiques préservent avant tout l’ordre en contrôlant les populations, (pour leurs biens, évidement). Traçage des portables, carte de crédit, carte d’identité, GPS, vidéo surveillance, etc…. Ces bandits veulent contrôler la consommation, la force de travail, les plaisirs, ils veulent nous faire entrer dans leurs statistiques, leurs graphiques. Ces bandits, calculateurs, paranoïaques, schizophrènes, orgueilleux et dépressifs rêveurs d’une société « 1984 » à la Orwell. 

          Leur hantise serait l’arrivée d’un gourou à la con avec beaucoup de charisme et qui dirait : « Je vous annonce une bonne nouvelle mes frères, aimez vous les uns les autres et ne consommez plus … ! » Une catastrophe pour le système. Je les vois déjà donner des coups de téléphone portable un peu partout pour couvrir leurs misérables fesses auprès des diverses hiérarchies. Ils sont tellement formalistes, compliqués, bureaucratiques. Ils adorent les organigrammes, les structures, les commissions, les réunions. Comme s’ils voulaient se rassurer, comme s’ils voulaient oublier qu’au fond ils se sont toujours comportés les uns envers les autres de manière violente, barbare, incontrôlable, et ce qui est plus grave, totalement inefficace. Ils voudraient sauver leur monde en perdition mais il n'y plus rien à sauver dans leur monde. 

          Par leur attitude égocentrique et individualiste guidée par l’appât du gain, ils ont pourri l’environnement, les relations humaines et ont vidé de leurs sens les mots comme : « Fraternité et altruisme. » Encourageant le communautarisme, ils ont réanimé les haines entres les hommes, appliquant l'increvable principe du diviser pour mieux régner. 

          On ne peut s’empêcher de penser aux anciennes civilisations grecques, romaines ou pré colombiennes qui ont péri sans vraiment combattre comme fatiguées d’elles même. Un lent glissement léthargique vers l’abîme. Sans un sursaut de chaque individu, un réveil de l’âme humaine, nous voilà tous condamnés à brève échéance à vivre dans un grand pénitencier commercial ou l’individu sera le consommateur, la matière première et la variable d’ajustement financière. Nous ne serons plus des êtres humains mais des chiffres. 

          Nous venons de l’espoir, n’allons pas vers les regrets. Nous ne sommes pas là par hasard, ne gaspillons pas notre vie. Si l’homme ne peut pas s'endormir dans une société totalitaire, il peut se réveiller dans un monde qui le soit devenu durant son sommeil … Ne les laissons plus faire et vivons pleinement le temps qu’il nous reste.