Les mots de l'image

27 FEVRIER 2012

        Monté léger, boîtier Nikon, télé 18-200 mm, carte 4 Giga, l’œil rivé au D300, je vois un monde policé, adouci par le prisme et l’arrondi des angles de mon viseur. Ainsi commence la poésie de l’art photographique, du moins, on s’y essaye.

         Caché derrière l’appareil, bouclier éphémère de mon anonymat, je parcours la ville à la recherche de couleurs, d’ombres, d’émotions à kidnapper et à figer sur un morceau d’éternité.

         Je m’arrange avec le cadrage, je ne capture que les visages et les regards des passants éliminant par la même, de l’image en devenir, leurs pas pressés raisonnant sur le trottoir et leurs corps agités, secoués. Pour capter le hâle de leurs peaux et l’intensité du regard, je change d’angle afin de faire de la lumière frivole une partenaire. Pour déclencher, il ne me manque plus que l’instant magique, la vague du surfeur, le saint graal du voleur d’image. Je le provoque par un léger appel, la tête tourne, le sourire furtif et clic ! C’est dans la boite avec l’espoir d’une photo hors norme, exceptionnelle.

         Croire qu'une photo, c'est le simple produit d'un système optique, d'une ouverture de diaphragme, d'une émulsion, d'un temps de pose, c'est une erreur. Une image, ça se fait aussi avec des sentiments, une certaine idée de la vie. Un bon cliché, ça peut être un hasard, un coup de chance. Mais une centaine de belles photos, c'est le portrait d'un homme. 

        Ces visages d’enfants, de femmes et d’hommes, promeneurs ou travailleurs, c’est un bout de vie figée sur le capteur, le furtif sourire de Dieu dans la carte mémoire. Photographier une personne, c'est affirmer qu'elle nous intéresse et photographier un bonheur, c'est la seule façon fiable de faire durer une passion.

         Je suis un admirateur inconditionnel des Doisneau, Cartier Bresson, Depardon, Caron et autres Clergue… Les photographes professionnels sont des artistes qui mitraillent la réalité dans l'espoir de frapper un trésor. Cherchant l’innovation, je n’en tire jusqu’à présent qu’une majorité de pales copies due à l’influence de ces grands chasseurs d’instantanés. Leurs images ont enrichi notre histoire, notre patrimoine. Elles ont souvent mis la vérité en lumière, éclairé notre imaginaire et encouragé des vocations.

   

         Le sujet, l’attitude, les reflets, les ombres et la lumière c’est ce mélange, cette alchimie au dosage subtile et chanceux qui fera de l’image créée un support d’émotion ou un brouillon qui finira dans la corbeille. Amateur passionné depuis des années, j’ai appris qu’une seule photo sur cent pourra peut-être capter l’intérêt, susciter la curiosité, l’interrogation. Cet amour de l'image, comme celui de la littérature ou de l’écriture, nous apprend chaque jour l’humilité de par leurs limites jamais atteintes et sans cesse repoussées. 

         Dans ce brouhaha qu’est devenue notre existence, dans cette société qui broie les hommes plus qu’elle ne les aide à grandir, il reste quelques îlots de calme, refuges provisoires, qui nous offrent de prendre le temps de voir et d’essayer de comprendre plutôt que de regarder et juger trop vite avant de fuir. La photographie fait partie de ces cadeaux que nous ont légués les anciens. Cette pratique donne du temps au temps et nous invite à une approche et un regard sur les autres, ceux qui comme nous sont sur la même galère et qui rament chaque jour pour ne pas couler ….