Colère d'un soldat de la paix

07 JANVIER 2013

             Notre rôle est d’être une force militaire ayant pour mission le maintien ou le rétablissement de la paix et de la sécurité internationale sur ordre du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous avons été envoyés dans plusieurs zones de conflits pour protéger la population civile ou encore servir de force d'interposition. Nous devions désarmer, démobiliser les combattants et protéger les populations civiles…

             Un uniforme sur les épaules, un casque bleu sur la tête, nous avons traversé cet immense abattoir en folie qu’est le monde. Du Kosovo à la Bosnie en passant par le Darfour et le Mali avec quelques séjours dans la région des grands lacs ou Hutu et Tutsis changeaient l’eau des rivières en cascade de sang, nous avons traîné notre inutilité et notre impuissance comme un boulet sur les endroits les plus ignobles de la planète. Un écolier m’a dit un jour : « Sur le chemin de l'école, il faut faire attention aux gens qui ont des fusils, car ils peuvent tirer avec, te tirer dessus, et puis là aussi tu es mort. Le problème, c'est qu'il y a plein de gens avec des fusils : il y a les militaires de mon pays, et puis des militaires d'autres pays qui sont venus dans mon pays pour faire la paix en faisant la guerre… »

             On nous a forcé à être seulement des témoins avec ordre formel de ne pas intervenir. Nous étions là comme observateurs disaient ils, l’arme aux pieds sans bouger à voir femmes et enfants de tous pays se faire violer, assassiner sous nos yeux pleins de larmes, de rage et d’impuissance.

             Concernant des exemples comme l’ex Yougoslavie, entre chrétiens et musulmans, ces guerres étaient beaucoup plus qu’agression et conquête. Elles étaient une suspension des contrôles de " civilisation ", un déchaînement bestial des forces de destruction. Quand s'opposent, dans le jeu de la vie et de la mort, non seulement des intérêts et des fureurs, mais aussi le sens de ce qui est sacré et maudit, de ce qui est juste et de ce qui est vrai et, lorsque les dieux combattent avec les armées, le déferlement va jusqu'au génocide.

             On nous appelle les soldats de la paix, foutaise ! La seule paix que nous avons vu était celle des cimetières que notre inaction contribuait à remplir. On a fait de nous des voyeurs, sur lesquels crachent et jurent les bourreaux internationaux. Nous sommes la risée des salauds et la honte des nations

développées. Nos nuits agitées sont peuplées de cauchemars sanglants où, les yeux accusateurs d’un enfant, dont la mère a été égorgée à quelques pas de nous, nous rangent au même rang que ces ordures qui se conduisaient pire que des bêtes. Ne nous retranchons pas derrière le diable ou autres fadaises qui ne sont que piètres excuses pour masquer la nullité des hommes.

             Nous ne sommes pas une armée, mais des journalistes déguisés en militaires sans appareil photo ou caméra pour immortaliser l’horreur à laquelle nous sommes sommés d’assister. L’ONU, ce machin rempli d’affairistes corrompus pour la plupart et totalement inefficace, n’a rien compris aux conflits mais cependant, bien assimilé les intérêts qui sont en jeu. Nos politiciens trouvent toujours de l'argent pour faire la guerre, jamais pour vivre en paix. Nous savons tous que dans les affaires internationales, la paix n’est qu’une période de duperie entre deux périodes de combats.

             Ce n’est pas une armée de la paix qu’il faut envoyer dans les enfers déclenchés par l’homme sur cette terre mais une armée de la guerre car avec des chiens enragés, il faut des loups. Tous les mandats devraient autoriser l'usage de la force si une population civile est en danger. Certains ont été décorés mais à quoi bon une médaille si c’est pour se lamenter sur son revers, le prix du silence est amer.

             L’idée même d’une armée de la paix pour protéger les populations civiles est hautement louable mais c’est un leurre car, les politiciens ne nous laissent pas accomplir correctement notre mission. Quelle en est la raison ? Elle est aussi simple que morbide, la guerre est un business qui enrichi chaque année à coup de milliard une petite minorité d’hommes d’affaires et d’hommes d’état qui dirigent, décident et font passer des millions de vies en perte et profit. Ainsi, aux yeux des populations sacrifiées, nous trahisons ce en quoi nous croyons et les bouchers de tous pays continuent à massacrer les enfants, les femmes et les vieillards en toute impunité. 

             L’Assemblée générale (de l'ONU) a proclamé le 29 mai Journée internationale des Casques bleus des Nations Unies pour rendre hommage à tous les hommes et à toutes les femmes qui ont servi dans des opérations de maintien de la paix, en raison de leur niveau exceptionnel de professionnalisme, de dévouement et de courage et pour honorer la mémoire de ceux qui ont perdu la vie au service de la paix (résolution 57/129 du 11 décembre 2002). Elle a invité tous les États Membres, les organismes des Nations Unies, les organisations non gouvernementales et les particuliers à célébrer la journée comme il convient. 

    La paix n'est qu'une forme, un aspect de la guerre. La guerre n'est qu'une forme, un aspect de la paix et ce qui lutte aujourd'hui est le commencement de la réconciliation de demain. 

 

                                                                                                                                      Jean Jaurès