Dans mon fauteuil

25 MARS 2013

       Février 2013, arrive un bien étrange anniversaire, celui des trois mille six cent cinquante jours que je suis cloué dans ce fauteuil à roulettes. Presque dix ans que, par un coup du destin, je fais mon fainéant le séant et les jambes immobiles.

     Cela s’est produit l’année de mes dix huit ans, lorsqu’un inconscient alcoolique a quitté la route pour percuter l’abribus où bêtement j’attendais. Trois grammes neuf qu’il avait dans le sang pépère. Remarquez, il n’était pas saoul, juste en perte de réflexe qu’il a signalé aux pandores. Ils lui ont retiré son permis pour la troisième fois. Faut dire qu’à l’époque, dans nos campagnes Bourguignonnes, concernant le shoot au liquide local, la police elle-même grande consommatrice de la production régionale, avait la tolérance de l’empereur vis-à-vis de ses gladiateurs experts dans l’art de faire couler le rouge.

     Bilan, six mois d’hospitalisation et de rééducation mais pas pour les jambes, là c’est foutu qu’il a dit le toubib, déjà un miracle que je ne vous les ai pas coupées qu’il a conclu le con avant de partir faire son golf !

 

     Bof, avec le temps va tout s’en va disait le poète, je ne lui en veux plus et j’ai même pardonné à l’autre éponge. Non, ce qui m’agace c’est toute cette pitié que je lis dans le regard des autres, comme s’ils s’excusaient de l’état dans lequel je me trouve, je ne comprends pas à quoi cela rime. Leur gêne me met mal à l’aise et je me demande parfois si ce n’est pas eux les handicapés. Haut les cœurs les gars ! Certains d’entre nous gagnent même des médailles.

     Puis il y a ces endroits qui me sont impossibles d’accès car inadaptés, alors qu’ils ont été pensés et réalisés par des valides qui ont fait de hautes études, vous savez les mêmes qui ghettoïsent un millier de personne dans des barres HLM. Pourtant je fais des efforts, il y a qu’à voir les biceps que j’ai et la corne dans la paume des mains à force de faire tourner ces saloperies de roues. Bon, je ne vais pas vous la jouer Cosette, je ne suis pas à plaindre mais ce serait sympa que les pouvoirs publics pensent un petit peu plus à nous lorsqu’ils bâtissent leurs infrastructures.

     Au début, poussé par la déprime, je suis même allé à Lourdes pour la piscine miraculeuse. Bilan, je suis revenu avec plein de bondieuseries achetées par ma mère. Dans son panier de ménagère judéo chrétienne s’entassaient les produits de la sainte église catholique, apostolique et romaine : Une vierge dans un mini bocal qui neige quand on l’agite, papy VI ou XII (je ne sais plus) en train de prier dans le fond d’une assiette qu’elle accrochera au mur et, pour terminer, un ravissant crucifix fluorescent dans la pénombre (De quoi faire mouiller ton lit de trouille quand t’es môme). Eh oui ! Pour ceux qui l’avaient oublié les marchands ont dare dare réintégré les temples. Le commerce n’attend pas et, si le sympathique blondin chevelu avait la mauvaise idée de revenir pour y foutre son souk on te le reclouerait vite fait bien fait sur la croix des intérêts qu’on irait planter sur la montagne des bénéfices (Chacun son Golgotha). A part ça, la baignade à Lourdes côté membres inférieurs, le néant. Même pas eu des pneus neufs pour le fauteuil…

     J’ai des tas d’amis qui arrivent, passent et finissent par partir. Evidemment, ils ont une vie mais ils ont surtout la chance de rencontrer des femmes comme eux, bien sur leurs deux jambes. Je dois le confesser, cela me manque une présence féminine. J’en vois qui sourient, naturellement il y a de ça, mais pas que ça. Vous n’imaginez pas la chance que vous avez-vous autres les valides de faire le chemin accompagné de votre âme sœur. Pour nous autres, les physiquement diminués, ce n’est pas gagné. Et puis j’aimerais bien être autonome sans avoir mes parents derrière qui sacrifient une bonne partie de leurs vies, cela m’ennuie et me culpabilise fortement.

     Sinon, on fait exactement, à quelques exceptions près, les mêmes conneries que vous autres les valides. On vote et après on regrette. Ils nous arrivent de regarder des émissions débiles, enfin on essaye d’éviter. Quand un joueur marque un but, on gueule aussi fort, sauf qu’on a du mal à sauter devant la télé, etc…Tout comme vous que je vous dis, même que des fois, je n’en suis pas fier.

     Bon pour être tout de même sérieux, il faut que je vous dise. Ce qui me manque le plus, c’est courir dans la neige, escalader des falaises, nager dans la mer et, simplement marcher, marcher... Alors, je voyage dans ma tête et pleure de plus en plus sur ce monde qui s’infecte.

     Ainsi philosophait l’ami Karl du haut de ces vingt huit ans. Plein d’humour et de dérision envers la vie qui nous fait des vacheries.

     Ils sont environ deux millions en France, handicapés moteur à mobilité réduite. Un de leurs vœux le plus cher, c’est que nous autres les valides les regardions et les traitions comme nos égaux en faisant abstraction de leur handicap. Changez notre regard sur autrui, en écoutant le cœur et percevant l’âme, voilà peut-être une façon positive d’améliorer le monde qui nous entoure.