Danse avec les fous

22 MAI 2013

          Dans ma jolie chambre capitonnée, le cul à l’air sous une chemise blanche maculée de bave, attachée dans le dos, des chaussons de papier bleu aux pieds, je vais de mur en mur en comptant, additionnant les pas que je multiplie par les secondes, les minutes. Ils m’ont enfermé pour mon bien et celui des autres afin que je ne me blesse et ne fasse de mal à personne. Ce n’est pas que je sois méchant, mais des fois, ce n’est pas moi qui suis là, à l’intérieur.

         Georges, vous n’êtes pas fou qu’il m’a dit le docteur Jussieu, juste un peu déphasé, en retard de quelques saisons. Chez moi, ils ont dit que j’avais pété un câble, que je n’avais pas le gaz à tous les étages et qu’à l’intérieur de ma tête ce devait être un beau bordel. Ils ont dit que j’étais taré comme mémé, seulement la vieille c’est pour toucher les sous qu’ils l’ont fait enfermer.

         Ils ont surtout pris peur quand, après ou pendant une de mes crises, j’ai mangé Napoléon, notre poison rouge, tout cru. Faut dire qu’il me regardait d’un air accusateur et prétentieux à tourner en rond dans son bocal à la con. Voilà pourquoi cet ide a déclenché mon ire. Lorsque j’ai entendu craquer ses écailles sous mes dents, ce fut son Waterloo à Napoléon et mon Austerlitz à moi pendant que mes molaires et mes canines, fidèles grognards, terrassaient le perfide goujon.

         A l’asile, si nous sommes sages, comprenez calme, nous avons chaque jour des pilules de toutes les couleurs. Les bleus m’aident à ne plus penser et calment mes horribles céphalées. J’ai dit au docteur que celles-ci étaient provoquées par Napoléon qui se vengeait en nageant dans ma tête mais je crois qu’il ne m’a pas cru. Mon frère, lui il dit que j’ai une grosse araignée qui se promène entre mes deux oreilles. Je végète dans ce nid de cocus, et oui, cocufié par la raison et le bon sens qui parait-il, nous ont abandonné, oublié. Psychotrope est mon ami.

         Le soir, on nous laisse regarder la télévision et là, je vois des gens qui crient comme des hystériques parce qu’ils ont gagné un peu d’argent, d’autres qui se roulent par terre en se sautant dessus parce qu’ils ont mis une balle au fond d’un filet et leurs supporters hurlant des insultes ou se frappant parce que leur équipe a perdu ou gagné. D’autres encore qui défilent en vitupérant des armes à la main et en brûlant des drapeaux. Voyant tout cela, je me sens moins seul mais je suis triste pour eux car je me dis qu’ils n’ont pas de chance et que c’est peut-être par manque de place qu’ils ne sont pas mes voisins de chambres.

 

         J’en ai parlé au docteur Jussieu, il m’a répondu que la folie a ses frontières qui sont fluctuantes en fonction des participants, de leurs pouvoirs, des lieux et des événements, j’ai rien compris… Comment se fait-il que la folie se mesure à l’aune de mon cannibalisme sur un poisson domestique alors que des responsables de génocide, de meurtre de masse sur leur population sont des présidents ou des dictateurs reçus partout dans le monde avec des honneurs ? Question idiote car, comme dit le docteur Jussieu, Jojo tu ne connais pas les graduations de l’échelle des valeurs de la folie, elles sont un peu similaires à celles de la justice, selon que vous soyez riche ou pauvre etc.… Tu vois Jojo, il n’y a pas besoin d’être idiot pour qu’ils nous prennent pour des imbéciles.

         Demain, il va m’ouvrir la tête pour voir si Napoléon n’y est pas. Problème de connexions neuronales endommagées sur le pariétal gauche qu’il pense, stimulus HS ou autres conneries auxquelles je n’entends rien sinon qu’une chose est sure, c’est que j’ai l’armée rouge, tiens de la même couleur que feu Napoléon, qui défile sous mon crâne et que sans les petites pilules bleues, elle aurait l’incorrection de faire des heures supplémentaires aux pas cadencés.

         Par pitié faites que cesse ce vacarme responsable de mes troubles, plutôt le doux baisé de la mort à cette souffrance permanente qui fait de moi, par instant, un monstre incontrôlable.

         En équilibre sur un fil, les fossés de la folie nous guettent des deux côtés et, il suffit d’une légère brise mal venue, cadeau d’une vie moqueuse, pour faire basculer quiconque dans ses abîmes. Ce monde est un immense asile d’aliénés ou les moins débiles suivent les plus fous à qui ils ont confié les clefs.

         L´ami qui soigne et guérit, la folie qui m´accompagne et jamais ne m´a trahi : Champagne...