Fuir pou survivre

06 JUIN 2013

         Aéroport international Sénou Bamako un jour de mars, 02H30 du matin. Adama jeune adolescent de seize ans se glisse dans le sas du train d’atterrissage de l’airbus A340 pour gagner clandestinement l’Europe. Environ treize heures plus tard le corps sans vie du jeune Malien tombera sur le Tarmac d’ Heathrow.

         Ciudad Juarez frontière entre le Mexique et les Etats-Unis au milieu de la nuit. Salina jeune mère de vingt cinq ans avec sa fille Maia de dix huit mois dans les bras suit le passeur qui, l’abandonnera deux heures plus tard au milieu de la pampa. Ayant tout donné à celui ci dans l’espoir d’une vie meilleure, elle retournera mendier dans une rue de Juarez ou finira sur les trottoirs par vendre son corps pour nourrir sa fille.

         En mer entre le détroit de Gibraltar et l'adriatique, un cargo nain rouillé et toussotant une fumé charbon tangue dangereusement sur les flots agités. Il a quitté un port proche de Tunis le matin même avec à son bord une trentaine de clandestins africains le cœur rempli d’espoir d’un avenir ou la faim et la soif n’existeront plus pour eux et leurs familles. Malheureusement, une voie d’eau due à l’anarchique mouvement des vagues exécutant leur danse de saint Guy depuis plusieurs heures, apportera une fin tragique à leurs rêves. Pas de happy end et leur tombeau marin se stabilisera à environ huit cent mètres de profondeur.

         Roumanie, Mizil ville de 17000 âmes dans la plaine de Bărăgan, Viorel huit ans part ce matin avec son oncle pour Paris où, lui a dit son mentor, c’est le paradis. Arrivé trois jours plus tard en pleine nuit dans la capitale, il sera enfermé dans une cave avec d’autres enfants de même origine à qui on cassera, amputera des membres ou crèvera un œil afin qu’ils soient misérablement présentables pour aller faire la manche dans le métro ou aux feux rouges. L’argent ainsi collecté ira enrichir le tonton enfoiré qui n’est autre que le parrain mafieux d’un vaste réseau de mendicité.

         Parce qu’ils crèvent de faim ou de soif, parce qu’ils font l’objet de brimades ou d’emprisonnements aléatoires, parce qu’ils subissent le viol ou la torture sous une dictature financée et appuyée souvent par nos propres dirigeants, parce qu’ils meurent de maladie et qu’ils n’ont rien pour se soigner, les habitants des pays du Sud considèrent toujours les pays du nord comme des terres promises à une existence meilleure. C’est donc au péril de leur vie, bravant tous les dangers parce qu’ils n’ont plus rien à perdre et par amour pour les leurs, subissant la brutalité des douaniers et la cupidité des passeurs, qu’ils quittent le lieu qui les a vue naître.

   Personne n’émigre par plaisir, les hommes le font par nécessité et, dans ce cas là, ce n’est plus une question de vie mais de survie. Malheureusement ce voyage qui n’est pas un voyage d’agrément finit trop souvent au bout de l'horreur.

         Avec le nouvel ordre économique mondial ou une minorité pille et réduit à l’esclavage l’immense majorité, le flux des populations migrantes va s’accentuer et créer des déséquilibres qui engendreront d’inévitables conflits. Quand une personne s’enrichit à coup de millions, des milliers d’autres tombent inévitablement dans la misère. Le paradis des riches s’alimente toujours de l’enfer des pauvres. Peut-être qu’une des solutions serait de laisser gérer les ressources naturelles de chaque pays par sa propre population, représentée par les élus qu’elle aura choisi démocratiquement. Des échanges commerciaux équilibrés entre nord et sud pourraient alors s’instaurer et feraient prospérer les citoyens de ces pays qui, n’auront plus ni le besoin, ni l’envie de quitter leur patrie.

         Ce soir, libre et bien à l’abri chez moi en France, je pense à ceux qui ont eu la malchance de naître au mauvais endroit, au mauvais moment…