L'assassinat des industries

12 MARS 2013

     L’herbe folle éventre le goudron des allées, les murs chargés de salpêtre et d’humidité sont fissurés et la mousse a commencé à élire domicile au pied des géants d’acier. Une rouille sale et triste colonise peu à peu les enchevêtrements de tuyaux et de tôles. Les lourdes et épaisses portes des fours sont soudées par la colle invisible de l’inactivité. Les hauts-fourneaux sont froids comme la mort et la cokerie s’est figée dans le silence.

     

     Cet endroit vide est lugubre, il a des relents de misère, d’abandon et de lâcheté. Le froid et la solitude vous y transpercent l’âme quand vous le parcourez. Combien de litre de sueur et de torrent de larme ont coulé ici en ce lieu maintenant maudit ? Combien d’hommes y ont perdu leur vie, leur santé, leur dignité.

     Le génocide de la métallurgie a gravé là son ineffaçable empreinte. Ailleurs, sous d’autres cieux plus cléments aux actionnaires, on fait exploiter le minerai par des enfants de sept à soixante dix sept ans pour un bol de riz, une paillasse et une obole de misère. Tous ces combats et ces luttes gagnés par nos aïeux pour plus de justice et d’équité depuis Zola et qui, maintenant sont mis à bas par l’avarice, la convoitise et la rapacité.

     Serge, Luc, Angelo et les autres regardent leurs mains calleuses qui, pendant trente années ont broyé les pierres pour faire couler l’acier en sang, le laminer, le frapper, le modeler. Une vie de travail dure et exigeante pour ses artisans de la matière qui l’assumaient et la revendiquaient chaque jour avec lucidité. De coups de gueules dans l’atelier aux tapes amicales sur l’épaule des collègues, ils ont fourni pendant des décennies l’Europe en acier. Bateaux, avions, automobiles, appareils ménagers jusqu’à la plus insignifiante cuillère, ils sont à l’origine de l’objet, alchimistes de sa source. Dans leurs cuves en fusion, par des températures proches de l’enfer, grâce à leur savoir faire la magie opérait.

     Oubliées ces années de courage et de fierté où, en rentrant du travail, sur la table de cuisine il y avait toujours de quoi nourrir la famille. Elles ont fait place aux années de galère, de chômage, de déprime et parfois elles sont stoppées net par l’acte du désespoir ultime, le suicide.

     Des prédateurs sont venus arrêter le site, les voleurs ont spéculé et se sont enrichis en pariant sur sa fermeture et les fossoyeurs sont à l’œuvre pour dépecer sa carcasse sur le marché de la ferraille. Il y a pourtant de quoi produire de l’acier dans ce pays et un acier de qualité. L’outil et l’expérience existent et pourraient assurer une indépendance nationale voir Européenne face aux géants d’Orient concernant la fourniture de cette matière première.

     L’histoire se répète. L’avidité et le profit sans limite ont tué la sidérurgie comme ils ont tué le charbonnage, le textile et la machine à outil. Bientôt viendra le tour de l’automobile. Les dernières usines sont transformées en loft ou finissent en musée. Ces activités qui permettaient la survie d’une région, d’une ville et de ses habitants en mourant ont entraîné le chaos social et la misère.

     En Europe les machines ont remplacé l’ouvrier. Hors de nos frontières les hommes sont exploités comme des esclaves, tout cela pour répondre et satisfaire au rendement exigé par des fantômes assis derrière des bureaux passant leur journée à jouer avec une calculatrice. N’en ayant jamais assez, ils s’attaquent maintenant aux aides sociales et aux salaires des travailleurs restants. Comment quelqu’un possédant déjà plus que le superflu peut-il voler le nécessaire à ses frères ? Cela reste pour moi une énigme.

     Je salue ici tous ces magiciens, les gueules noires, les métallos, les mécaniciens, les couturières et leurs collègues qui, grâce à leur travail, ont amélioré chaque jour notre confort et à qui, pour les remercier les spéculateurs et autres requins ont socialement assassiné pour leur seul profit. Voyez-vous, la planète peut pourvoir aux besoins de tous, mais pas à la cupidité de certains. 

     Ce qui fait et fera toujours de ce monde une vallée de larmes, c'est l'insatiable égoïsme et l'indomptable orgueil des hommes. Remplacez cela par la fraternité et tout sera à sa place.