Un dernier îlot d'humanité

17 Septembre 2013

         Dans un chuintement plaintif, un soupir pneumatique, la double porte vitrée s’ouvre sur un grand hall froid, impersonnel. Un labyrinthe d’interminables couloirs de lumières pâles, fléchés au sol par des traits de différentes couleurs qui vous indiquent le chemin à suivre vers le spécialiste de vos maux, calme les ardeurs conquérantes. Il y flotte dans l’air un capiteux parfum d’éther et de désinfectant bon marché. Quelques fées vêtues de blanc s’agitent ça et là poussant des chariots de produits sensés soulager la douleur physique des résidents. 

         De chaque côté de ces interminables travées, des portes tout les trois ou quatre mètres apparaissent dans un encadrement pastel, glacé, anonyme, comme des tableaux uniformes accrochés dans une galerie qu’on se passerait bien de visiter. Derrière chacune d’elle, un être humain en bout de course attend, sans trop d’illusion, le miracle de la médecine qui le ramènera dans la fourmilière de la vie consommatrice. Bienvenue dans la section des soins palliatifs adjacents au pavillon d’oncologie du professeur X.

         Ici, pas de blabla, de faux semblants. Chacun sait ce qui l’attend. Ca transpire l’humanité par tous les pores, elle est donnée gratuitement en sourire, par une caresse sur la joue ou une main délicatement prise. Finie l’usante compétition du monde extérieur, le paraître a fait place au réel, pas de far, pas de maquillage ou de faire valoir. Le vent des prochains départs a chassé la poudre des yeux pour mieux les ouvrir. La position sociale et les richesses matérielles sont laissées à l’entrée. Dans ce lieu les qualificatifs comme individualisme, superlatif ou ostentatoire n’ont pas lieu de citer, la grandeur est dans les cœurs et le supérieur est ailleurs. On est ce que l’on est ici et maintenant tel qu’à la naissance mais, pendant quelques temps, comme un reproche, avec ses doutes et ses regrets en plus.

         Dans leur lit, leur fauteuil roulant ou clopinant en traînant la potence de leur perfusion à la main, ils sont à nouveau frères et sœurs. Dans ce lieu propice à la méditation, Ils redeviennent petit à petit des êtres d’utopie, les pieds ici mais la tête ailleurs. Une indéfinissable lumière dans le fonds de leurs yeux semble nous dire ; « Je sais déjà, du moins je crois savoir et même si cela m’effraie, paradoxalement cela me rassure aussi… » 

         Ne vous méprenez pas, ils ne sont pas toujours tristes et par instant, ils ont encore assez de force pour se moquer d’eux-mêmes et pousser l’humour jusqu’à parier sous la forme d’un tiercé mortuaire sur ceux qui partiront les premiers ou sur celui qui arrivera à séduire l’infirmière de nuit et si par erreur vous sombrer dans le pathos, ils en feront le carburant qui alimente leur dérision…

         Leur plus grande joie c’est quand leur famille arrive, enfants, petit enfants. A cet instant, leur yeux pétillent, s’illuminent, comme si ils voulaient nous dire que rien, absolument rien d’autre, n’a plus d’importance que l’amour de ces êtres en vie. Certains n’ont plus de proches ou ils ne viennent plus alors il reste les amis, le compagnon ou la compagne de chambre.

         Ce qui est fabuleux, c’est que se sont ceux qui vont partir qui rassurent ceux qui vont rester. Quelle merveilleuse leçon de vie apprend-t-on de la part de ceux qui terminent la leur.

         Débranchez la prise de l’inutile courant affairiste qui vous meut, coupez les liens qui vous retiennent prisonnier des illusions externes, laissez vos certitudes à l’entrée, posez le sac de vos soucis quotidiens, oubliez la course à l’avoir, à la performance et écoutez ceux qui finissent le voyage. Ils vous diront à quel point il faut protéger et aimer la vie, que le reste est accessoire et souvent perte de temps car, celle-ci file à la vitesse de l’éclair et à peine vous a-t-elle éblouie que vos yeux commencent à se fermer.

         Nous aimerions tous revenir à la page on l’on aime, mais la page ou l’on meurt est déjà sous nos doigts.

         S'il y a une chose que ces quelques années d’errances m’ont apprises, c’est celle-ci : « La mort n'est pas une chose horrible, une chose à éviter, à différer, mais plutôt une compagne de chaque jour, l’indéfectible amie de notre périple terrestre. Sentez toujours sa présence et elle ne pourra jamais vous surprendre. De cette perception naît alors un sens extraordinaire d’humanité et d'immensité ».