Dans la forêt de Brocéliande, au rythme d’une cascade à la chute cristalline, dansent les derniers Elfes au pied d’un arc en ciel fraichement éclot par le décès d’une soudaine averse. Dans un ciel aux couleurs écossaises traverse une météorite égarée et pressée de rejoindre son univers. A un jet de pierre des angéliques farfadets noceurs, dans une masure adossée aux ruines d’une ancienne centrale désaffectée, Merlin agonise rongé par le cancer de la modernité.

    Les laboratoires de la chimie ont remplacé sa pharmacopée et, les notices bourrées de contre indications, son herbier. Servier avec son Médiator, Roche avec l’Avastin, l’Herceptin, le Tarceva etc, assassinent chaque jour des milliers de personnes à travers le monde au nom d’une insatiable et gloutonne finance. Le sang contaminé est vendu à prix fort par des vampires accrocs aux bénéfices et Boiron avec ses placebos est devenu une insulte à l’intelligence et au respect des malades.

     Pour son dernier repas, avant de quitter ce monde en déliquescence, il fait cuire dans son éternel chaudron champignons et légumes de son potager parsemé de quelques aromates prélevés dans les sous bois brumeux de sa vieille Bretagne. Une caille sauvage agrémentera cet ultime ordinaire et pour clore le festin, le miel de sa ruche fera l’affaire. Dernière récolte de l’apiculteur magicien qui regarde avec chagrin ses ouvrières ailées succombées sous les nuages de phytosanitaire.

      Loin des barquettes de repas surgelés préparées par les usines à poison où, les poissons se nourrissent de farine animale issue des cadavres bovins, les volailles de leurs propres excréments recyclés en grains, où les fruits et légumes assaisonnés aux colorants et produits de synthèses poussent prisonniers dans des serres saturées d’engrais. Mac do et consœur ont fait des émules qui iront grandir la liste des patients en chimiothérapie pour le plus grand bonheur des gros actionnaires de Chemical Industry. 

       Après avoir jeté ses reliefs au composte, le voilà qui part errer dans la campagne environnante pour digérer et réfléchir en marchant sous le feuillage des diverses essences qui composent sa forêt. Il identifiera encore les variétés d’herbacé et, en fin mycologiste, la chanterelle, la gorge de loup, le lactaire délicieux et autres bolets. N’ayant rien perdu de son acuité auditive, il reconnaitra l’aigüe de la fauvette, le chant du merle et le sifflement de l’hirondelle. 

   

       A quelques kilomètres de là, dans une ville quelconque aux ruelles gangrénées de boutiques aux vitrines tapageuses, aux murs maquillés d’affiches chargées de fausses promesses, dans la pollution et le bruit des véhicules, des visages blêmes attendent crispés que la circulation se libère afin de pouvoir rentrer chez eux. Fourbus et harassés de fatigue nerveuse, à peine la porte du logis refermée, ils iront s’avachir dans le cuir pleine fleur de leur canapé à crédit, hypnotisés par l’écran plat qui vomit sa téléréalité imbécile et ses informations mensongères.

       Il longe le cours d’eau jusqu’à la clairière de sa forêt imaginaire et là, à l’orée, s’accumulent des montagnes de détritus, la rivière est chargée de rejets industriels aux relents pestilentiels, alevins et batraciens agonisent sur ses berges et seule une végétation de ronce s’épanouie dans ce cloaque. Son hibou s’est envolé effrayé face aux hordes de rats et de corbeaux qui prospèrent en ces lieux. 

       De retour dans sa demeure après ce dernier périple, il s’allonge sur sa couche les yeux rivés sur un tableau représentant une poignée d’hommes autour d’une table ronde symbolisant l’égalité, la fraternité et l’honneur. Des valeurs d’une autre terre, d’un autre temps. Dans l’encadrement de sa lucarne le soleil en sang s’écroule sur l’horizon la face lacérée par deux avions de chasse qui crachent leur kérosène dans un boucan d’enfer.

       Le monde de Merlin a sombré lentement face à la mondialisation et l’uniformisation des êtres, des produits, des vérités et des sens. Morgane a triomphé. Les gaz d’échappement, qui stagnent les jours d’excessive chaleur, ont remplacé les brumes d’Avalon. La dame du lac est noyée sous les carcasses rouillées des automobiles volées et des vieux réfrigérateurs éventrés. Lancelot, icône du showbiz, vient de décéder d’une overdose de coke. Perceval a vendu le Graal aux receleurs, les chevaliers sont en prison pour délit d’opinion et Excalibur rouille oubliée dans une roche radioactive sur les bords d’un océan pollué.

       Ainsi finissent les contes, ainsi meurent les légendes. Les utopies et les rêvent sont pour les enfants que le profit, le paraître et l’avoir ont épargné, ceux qui maintenant passent pour des fous et qu’il est bon, afin de les faire taire, d’ignorer, de salir ou de moquer … Maintenant, place à la réalité, place au cauchemar. Merlin vient de partir par une porte dérobée…

Dans la forêt de Brocéliande 

05 MARS 2014