La mémoire incendiée

28 MAI 2015

     La plage est immense, déserte comme un matin de gueule de bois. Les pas dans le sable s’effacent presque aussitôt sous l’assaut des vagues qui viennent agoniser, vomissant l’écume de leur éternel voyage océanique, dans  les traces pédestres du randonneur. Même le cri aigu des mouettes rasant les flots ne parvient plus à s’accrocher   à la mémoire musicale de son âme. Petit à petit ce géant de cinquante cinq printemps, comme les chênes en automne perdent leurs feuilles, égare ses souvenirs, jusqu’aux plus intimes. Ils quittent sa tête, désertent son cerveau pour vagabonder dans l’inaccessible. Il est de notoriété publique que la mémoire est la sentinelle de l'esprit. Celle de Michel a abandonné son poste, sa guérite.

     Il a inconsciemment fugué du centre ce matin d’octobre. La grille était restée accidentellement ouverte et, comme un papillon attiré par la lumière, il a continué droit, parallèle à la grande bleue, s’en savoir où il allait et d’où il venait. Sûr qu’à l’heure du diner, dés que l’absence sera remarquée, ça va s’affoler grave dans le landerneau hospitalier. Les écervelés de la vie sont comme les piaffes dans la volière à mémère, laissez leurs cages ouvertes et vous verrez et mesurerez le vide qu’ils laissent, vous interrogeant sur la direction et la destination que leur absence d’orientation leur a instantanément communiqué, vous culpabiliserez sur le manquement à vos obligations de gardiennage et de soins.

   

     Michel s’en fout, il a marché deux bonnes heures avant de s’allonger dans la pinède. Le vent des dunes murmure à son oreille un air qu’il connait mais ne peut traduire. Le goût salé qu’il dépose sur ses lèvres lui rappelle vaguement une sensation oubliée. Il est paisible, tranquille, de ce qu’il voit ou sent, rien n’adhère à sa mémoire. C’est absurde, insensé mais ce perfide organe neuronal joue les hypocrites et refuse toutes nouvelles informations mais, cette déloyauté, cette trahison ne s’arrête pas là car, il refuse aussi obstinément de lui rendre celles qu’il a emmagasiné pendant ce demi siècle. Le film est corrompu, la pellicule est voilée.

     Comme les chevaux du fond des mers errent de manière végétative au milieu des coraux, son hippocampe a subi des lésions qui nourrissent son amnésie. Non seulement il ne peut plus se remémorer les épisodes passés qui l’ont construit mais de plus, il lui est interdit de se projeter et d’imaginer un futur. Michel n’a que des visions parcellaires d’un instant qui s’évapore, comme les pièces d’un puzzle qu’il n’arrive plus à reconstituer. Il est dans l’impossibilité d’imaginer des expériences futures plausibles. Son patrimoine c’est une amnésie irréversible, pure, isolée et globale concernant sa biographie sans plus aucun élément identitaire transitoire de ses souvenirs sémantiques. Il ne se souvient même plus de son nom, ne maîtrise plus le langage et ne peut vous répondre.

    Neptune est bien calme ce matin, l’alizé des sables à l’humeur joueuse bien que sa symphonie qui arrive aux oreilles de Michel soit un peu monocorde. Quant à Saturne, il règne en maitre sur les hommes car la vie échappe au temps et, hier n'est autre que la mémoire d'aujourd'hui et le rêve d'aujourd'hui n’est que l’espérance d’un avenir incertain. Pour ce qui concerne notre ami, une injustice mémorielle flagrante, plus de passé et des rêves vides pour nettoyer son avenir.

      Les heures s’écoulent comme les notes d’un adagio triste au tempo répétitif. Le jour tombe lentement et Râ, à l’horizon liquide, là ou le ciel épouse les flots, va prendre son bain du soir dans le sang de sa dernière victime. Une journée de plus vient de signer son acte de décès. Les réverbères et les spots d’un proche casino s’allument automatiquement avec l’agonie du jour, éclairant Michel toujours immobile le regard dans le vide, d’une incandescence ostentatoire. Des lampes torches balaient la sapinière et des voix hurlent son nom. Un rai de lumière vacillant accroche le corps de l’amnésique et une infirmière crie : « Il est là ! ». Terminée la fugue en solitaire, le corps médical a sifflé la fin de la récré et amorce avec l’évadé le retour inévitable entre les murs blancs d’une chambre impersonnelle. Ici s’achève l’authentique histoire romancée d’un ange sans mémoire adhérent involontaire au club Alzheimer.

      Je quitte le centre hospitalier les mains dans les poches en chantant « La mémoire et la mer » de Léo Ferré. Je prends subitement conscience à cet instant de la chance de se souvenir des paroles d’une chanson, des couleurs d’une peinture, des odeurs d’un étal de marché, des amitiés et des amours passés. Je ne vous cache pas qu'en tant qu’auteur, je me suis arrangé avec la vérité pour habiller d’un peu de poésie ce fait divers. J’en demande grâce au lecteur et fait appel à son indulgence. Les souvenirs sont des tableaux accrochés sans ordre ni raison sur les murs lézardés de notre mémoire. Ils surgissent juxtaposés et peuplent le vide de nos vies presque achevées. Pour Michel, un voleur à vidé     la galerie de ses œuvres, une maladie intégriste a entériné l’autodafé de son Louvre personnel.

      Les chercheurs et toubibs comptent depuis des années sur d’hypothétiques découvertes, d’aléatoires traitements. L’illusoire plan Alzheimer initié verbalement par les politicards aux valises pleines de promesses, n’a jamais tenu les siennes et, pendant que suspendu à d’improbables dons pour faire avancer la recherche dans ce domaine, les soignants rament et les malades galèrent. Il est établi, avéré, que les sommes d’argent dépensées dans les guerres suffiraient amplement à nourrir la planète, guérir les maladies mais là n’est pas le propos. Mesurons simplement le fossé entre les paroles et les actes et interrogeons nous sur ce que nous voulons vraiment faire de nos vies car, c’est incontestable, nous en sommes tous responsables. Le jour ou nous devrons déposer nos souvenirs dans la balance de la vie afin d’en régler le solde, fasse le ciel que nos regrets soient légitimes.