Les 4 saisons de Cupidon

20 JANVIER 2015

         Le printemps des sens, l’éveil au toucher, à la caresse et au contact d’un corps étranger. Le mélange physique et sans concession des sentiments portés au pinacle de ses envies et d’une sexualité naturelle sans tabou, sans honte, car guidée par l’amour partagé et l’envie de l’autre à tout prix. Ce premier quart de vie où, après la découverte de ses vibrations sensuelles, on fusionne avec son partenaire de voyage, attiré, aimanté, sans explication logique, plausible, simplement la liberté d’expression de ses éléments constitutifs naturels dans l’accord parfait de deux êtres s’étant trouvés sans se chercher. Là est l’amour profond, neuf, sans far, faux semblant car le physique et le psychique ne forment plus qu’une seule entité. Les cuivres résonnent, la 9eme de Beethoven éclate en mille lucioles au firmament d’un avenir prometteur car nous sommes devenus immortels. Les tournesols de Vincent s’enflamment sur les murs de notre chambre, la folie du monde n’atteint pas les âmes momentanément pures et le ciment d’une aventure vient de celer le sort de deux êtres qui devaient se rencontrer. Les cœurs s’accélèrent, l’absence de l’autre devient un manque que seules les années adouciront.

         Puis, la période rose laisse place peu à peu à l’été d’une relation qui a mûri, s’est responsabilisée face à l’entourage familiale, au premier cercle. L’amour est devenu mature entre les partenaires et se répand sur les enfants qui sont de grands demandeurs et consommateurs de ce sentiment primaire et universel. La période bleue s’écoule dans le délice d’une vie bâtie en commun emportant, dans une douce léthargie, les corps nus enlacés dans la spirale des mêmes draps. C’est dans cette tranche de temps que l’union se solidifie ou se liquéfie suivant les aléas de la vie. Les relations imprévues ou les coups durs sont autant de tests du destin et, si parfois on se blesse, c’est la vie qui veut ça. L’homme, troublé par un parfum de femme, trébuche et se relève car le lit d’en face est le même que celui d’à côté et la seule chose qui l’effraie c’est le temps qui passe. On traverse les années tourné vers l’avenir avec comme horizon le tableau des nymphéas accroché au mur du salon et, telles de besogneuses fourmis, nous nous interrogeons sur la cohérence de ce monde en feu, poussant en avant des caddys de supermarché afin d’aplanir le futur chemin de nos successeurs qui commencent à gentiment nous indiquer la sortie.

         Arrive l’automne et ses couleurs perdant leurs stabilités, changeantes au gré des orages, des températures. Le couple encore solide veut y croire et y croit encore. Bien sur les échanges corporels se méfient des excès, le sensuel prend peu à peu le pas sur le sexuel et les rocks endiablés de l’été deviennent peu à peu des valses lentes, tendres et joueuses que l’orchestre n’interprète plus qu’une à deux fois par semaine. La musique est plus douce, le tempo et les variations plus mesurés aussi, sauf si quelques fois, l’environnement à changé et apporte au corps à corps son étincelle de nouveauté. Une immense tendresse commence à conquérir le territoire amoureux des débuts. La cascade du départ avait formé un torrent de flash lumineux qui est devenue une claire et vivace rivière pour laisser place maintenant à un fleuve adulte qui s’écoule sereinement vers la mer. Nous subissons les chaos de ce monde qui nous échappe, nos regards s’attardent sur les couleurs pastels de la troisième partie d’une magnifique peinture de Mucha, il faudra penser à repeindre les plafonds, le jardin retient ses mauvaises herbes et l’horizon du soir à l’hémorragie d’un magnifique pourpre annonciateur. 

         Avant même d’avoir pu compter les feuilles restantes de l’érable rouge devant la fenêtre du salon que, l’hiver nous a surpris dans un fauteuil près d’un feu qui crépite et dont les tisons incandescents du début s’amenuisent pour finir en cendre. On s’aventure de plus en plus dans les souvenirs de l’autre et, si le regard du cœur n’a pas changé, les rides aux coins des yeux sont là pour nous rappeler que nous avons peut-être un peu trop rit ensemble et, qu’à s’être moqué du temps qui passe, celui-ci est venu frapper à la porte de notre logis pour nous dire qu’on ne sème pas sa vie aux quatre vents sans en payer le prix. L’amour est devenu cérébrale, immense tendresse ponctuée de rare folie. L’habitude, cancer des sentiments est, malgré notre méfiance, venue s’insinuer dans notre quotidien. Sans bruit, sans fanfare, comme le souffle du vent sous une porte mal isolée. Les enfants ont grandi, ils sont partis car il faut bien que les jeunes aigles quittent le nid pour à  leur tour parcourir les quatre saisons de l’amour. Nous sortons plus rarement car nous nous méfions du gel et nos équilibres se sont précarisés au fil des années. Nous n’avons pas toujours été parfaits l’un envers l’autre, mais du moins nous avons essayé de faire de notre mieux avec toute la maladresse de nos sentiments. Pablo nous renvoie les gémissements de notre monde agonisant aux travers de Guernica qui prend feu oublié dans la poussière d’un grenier. Bientôt la mèche deviendra suif et un vent glacial claquera brutalement la porte sur la moitié qui restera et qui, peu à peu, sombrera dans la folie de l’oubli, perdu sans l’autre, attendant patiemment de rejoindre celle ou celui qui fut sa vie.

         Ici s’achève les quatre saisons d’un amour, d’une vie commune, banale où le souvenir des matins de bonheur a raye d’un trait de plume tant de soirs de malheur. Les vieux amants sont éternels car sans cesse remplacés, copiés, imités. Le cycle naturel de la vie est ainsi fait, l’être humain est un animal social qui a besoin d’une âme sœur pour parcourir son chemin jusqu’à la mort et supporter avec insouciance les épreuves terrestres. Bien que tous différents et n’ayant que très rarement la même heure à nos montres, nous sommes l’équipage d’un navire qui se nomme vie et qui réclame à chacun de faire sa part du contrat afin que la croisière dure le plus longtemps possible car, ce qui n’est pas achevé ici et maintenant devra se terminer ailleurs et autrement.

         Nous aurons des lits pleins d'odeurs légères, des divans profonds comme des tombeaux, et d'étranges fleurs sur des étagères, écloses pour nous sous des cieux plus beaux. Usant à l'envi leurs chaleurs dernières, nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux, qui réfléchiront leurs doubles lumières, dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux. Un soir fait de rose et de bleu mystique, nous échangerons un éclair unique, 
comme un long sanglot, tout chargé d'adieux ; et plus tard un Ange, entrouvrant les portes, viendra ranimer, fidèle et joyeux, les miroirs ternis et les flammes mortes.

                                                                                                               Baudelaire