Une brève histoire du temps

13 SEPTEMBRE  2015

     A l’échelle des planètes, à l’horloge des univers, la durée d’une vie terrestre correspond à un millième de seconde ou à des années lumière à la montre de l’éternité, comment savoir… Quelle importance, car dès l’instant ou nous sommes nés, dès les premiers hurlements, le temps nous prend dans ses bras et nous donne son baiser de Judas. La commedia dell’arte a dressé son chapiteau et le marathon de la vie peut ainsi commencer. Comme la plume de Forrest, nous serons portés et chahutés par les tourbillons et les bourrasques du temps jusqu’à la terre, jusqu’à la poussière.

     Le temps, cette absence de substance, cette irréelle matière, cette illusion mathématique dont nous avons fait l’impératif de nos vies. C’est du sable, c’est du vent, il glisse entre nos doigts, c’est la respiration d’Eole qui déshabille l’arbre de ses feuilles. C’est un menteur impertinent qui nous invite au néant. La nature dans son chaos est parfaite, ainsi l’a voulu son créateur, il est donc inutile d’attendre l’imperfection d’un grain de mica pour bloquer le sablier de Saturne, il faut faire avec. Stérile de se démener contre les jours, les heures et les secondes qui s’écoulent, qui s’écroulent modifiant doucement mais inexorablement le mirage de ce que l’on a cru être, de ce que nous sommes. Pensez à ce temps qu’en folie on dépense, comme il se moque de nous, nous échappe et nous fuit. La sensualité de sa courbure dans l’espace nous fascine, nous attire, nous hypnotise mais ne vous y fiez pas, ce n’est qu’un stratagème, une ruse pour égarer la science, une imposture.

     Nous luttons contre les années en nous regroupant en société, clan ou couple. L’homme se tourne vers la femme, prend refuge dans ses bras et, à parfois trop l’aimer jusqu’à l’obsession, comme bateau ivre sombre en elle croyant oublier ainsi la fuite des jours. Son ventre sera le rempart chimérique qui se fanera face au mythe du temps. Les enfants qu’elle aura porté, marqueront son apparence et les nuits d’insomnies y graveront l’aberration des horloges qui s’emballent. A peine sorti de l’œuf, on est pressé de grandir, on appuie sur l’accélérateur en vain jusqu’au jour ou, on se surprend à chercher la pédale de frein, pour rien. Que pèsent nos rêves d’éternité, nos espoirs de vie éternelle face aux mensonges des heures aux simulacres des secondes. Ce ne sont pas les étapes qui nous usent, elles ne sont que sursis, mais leurs intervalles et leurs hallucinantes impostures temporelles qui soldent notre avenir. 

   

     Les printemps comme les hivers creusent leurs sillons dans les âmes, entaillent et flétrissent les plus beaux visages, éreintent les plus ardents, fatiguent et courbent les corps, offensent l’arrondi d’une hanche, le galbe d’un sein. Nous figeons les canons de la beauté sur des affiches à parfum alors que l’original se flétrit dans un coin. Une armée de rides conquiert les figures les plus belles en y gravant son masque de désolation que la plastique d’une chirurgie esthétique trompeuse ne peut camoufler. Narcisse a capitulé en abandonnant sa vanité dans le reflet des saisons et Dorian Gray a brulé son portrait. Le temps, fantasmatique compagnon que nous avons créé pour apprendre à compter celui qui nous est donné, nous invite en pointant nos erreurs et notre médiocrité à plus de réserve, de simplicité. Eclairant nos faiblesses, il nous guide vers plus de retenue, de sagesse. L’apprentissage de la vérité repose sur son mensonge.

     Ce farceur, en nous allouant des parcelles de lui-même, nous fait croire que plus on se cultive et moins on devient légume, paradoxe bidon issu de ce mystificateur patenté. En effet, plus il nous donne de lui même et plus on apprend. Mais que nous permet-il d’apprendre à part prendre conscience de l’immensité sidérale de notre ignorance et, en cadeau le malaise grandissant qui accompagne l’acquisition d’un savoir que l’on prend pour acquit et qui grandit avec le doute. Qui accroit son savoir accroit sa souffrance, j’ai la faiblesse de le croire. De toutes les certitudes cumulées, il n’en reste plus qu’une seule en finalité, celle de n’en avoir aucune, sinon peut-être, que le temps n’existant pas, il nous ment forcément... 

     Vous l’aurez compris, la durée n’est qu’un leurre, un mythe, périodes et dates que duperies. Pour que nous n’abandonnions pas, la vie rythme nos espérances à coup d’utopies, de croyances, l’agrémentant au besoin de mirages. Dans un écran de fumée, elle nous fabrique une ambiance, des songes, nous propose en vitrine d’hypothétiques avenirs mais, ces subterfuges ne sont qu’une fiction parce que les époques et les siècles appartiennent au pays des chimères, à une terre de cendre. Méfiez vous de ces cycles et de leurs temporalités car, à bien y réfléchir, l’homme est sans âge et le temps est une prison dont nous avons jeté la clef.

     Obnubilé par Chronos, l’être dans sa transparence sombre dans une spirale éthérée ou règne Hypnos qui le guide vers des envies, des besoins jamais assouvis et qui pour finir, de part sa gémellité, le laissera à l’huis du logis de son frère Thanatos. Une fois l’Achérons traversé, nous rirons du temps passé qui n’a jamais existé…

     Le « Bip Bip » matinal de mon coyote de réveil me ramène du pays des songes. Que le lecteur veuille bien m’excuser pour cette digression chronométrique et chronométrée sur le parcours monotone d’une paire d’aiguilles folles dans leur cadran prison mais, il est déjà six heures. Mon rêve débile sombre peu à peu dans les oubliettes de ma mémoire avec mes bonnes résolutions nocturnes sur le temps qui, ce matin me presse en me bousculant jusqu’au turbin. Débrouille toi comme tu pourras m’a dis la nature en me poussant à la vie…

 

« Ainsi va le monde ici-bas. 

Le temps emporte sur son aile et le printemps et l’hirondelle,
et la vie et les jours perdus, tout s’en va comme la fumée,
l’espérance et la renommée, et moi qui vous ai tant aimée,
et toi qui ne t’en souviens plus ! » 

                                                               Alfred de Musset