Lettre à une compagne de voyage, la mort.

05 MARS 2018

        Bonjour Madame, aujourd'hui comme chaque jour, sans en avoir pleinement conscience, je viens frapper à la porte de votre éternité. Les lignes qui vont suivre ne sont que prétexte à démystifier, exorciser la panique et le trouble que vous inspirez. Nos sociétés modernes préfèrent vous ignorer et pour cela vous ont sacralisé en vous élevant au rang de tabou suprême. Je rédige cette missive d'une bien pauvre sémantique mais avec un profond respect car ceux qui, sans votre autorisation vous ont approché de trop près et vous ont froissé, d'un départ prématuré l'ont payé. Je ne vous vois pas comme une terrible épreuve, mais vous ressens comme une grâce et ce n'est pas vous qui êtes triste mais, malheureusement trop souvent, ce que nous avons fait de nos vies. Ne trouvez-vous pas étrange que ce soit en vous côtoyant que je me sente terriblement vivant ? Vous nous invitez à un voyage surprise où, notre courage, notre probité sont mis à rude épreuve. Vous n'êtes pas une fin, mais une suite naturelle, un passage nécessaire. Ce n'est pas vous qui nous effrayez, mais notre ignorance, notre méconnaissance, notre anxiété de l'inconnu. Je sais au plus profond de mon âme que vous êtes l'aurore d'une vie nouvelle, d'une vie meilleure, un calme sommeil aux rêves sans limites...

    

          De moissonner, vous n'êtes pas pressée, vous avez tout votre temps. Avec les guerres, les tyrans, les famines et les moutons qui défilent aux sons des clairons, trop de clients, trop de prétendants à gérer. Tomber aux champs d'horreurs et des mensonges de leurs ainés pour s'enorgueillir d'un monument coiffé d'un drapeau empestant le sang. Voilà bien de quoi vous faire rire aux éclats ou vous attrister. Ils ignorent que le jour de la bataille tous ceux qui doivent y prendre part ont le même âge, car tous aussi près de  vous, vous frôlent, vous cherchent, vous agacent. Ça se bouscule aux portes des cimetières, les fosses communes débordent et on affiche complet à l'entrée des nécropoles. Ne les avons nous pas prévenus de fuir les porte-drapeaux, les politiciens, les fanatiques, les enragés, les doctrinaires qui les envoient mourir pour leur gloire éphémère, leurs croyances haineuses, leurs dogmes sectaires, que cela était une question de santé mentale, de survie.

    

          Ils se servent de vous pour inspirer la peur afin d'alimenter leur commerce. Pour eux, vous êtes l'unique source de leurs religions, car sur nos têtes les prêcheurs ont gravé des croix, des jugements, des purgatoires et des enfers. Ils se croient immortels les imbéciles, alors qu'ils ne sont en fait que les ombres des replis de votre suaire et c'est la faux à la main, le glas aux lèvres, que le temps venu, vous les emporterez.

           À l'aube de ma vie je peux faire ce constat que, vous ayant en permanence sentie à mes côtés, j'ai bien vécu du moins m'y suis je employé. Maintenant la blancheur de mes cheveux annonce les catacombes. Je ne suis pas triste, car j'ai l'audace et la prétention de ne pas vous craindre, mais ce n'est que forfanterie, car même avec la croyance d'un au-delà meilleur, je sais qu'un poison nommé doute infiltrera mon esprit aux dernières secondes. Cette cigüe sera là pour me rappeler à plus de modestie et d'humilité face à l'inconnu. Comment lutter contre cette peur d'avoir peur ? Durant cette attente je me suis organisé à vous accueillir, imaginé le scénario de notre rencontre mais, quoique nous fassions nous ne serons jamais totalement prêts. Les doutes, les regrets, les remords, toutes ces choses qui restent à faire constituent cet inventaire à la Prévert qui mesquinement nous retient de larguer les amarres. Que ceux qui m'ont précédé dans cet ultime voyage me donnent le courage qui m'a parfois fait défaut dans cette vie qui s'achève avec le trépas de mes certitudes.

           Ne sois pas pressé de voir ceux que tu aimes pleurer sur ta tombe me murmurez vous à l'oreille. J'aime que les vivants ne m'attendent pas, ils me cacheraient le plaisir de la surprise mais parfois, je ne déteste pas qu'ils me supplient un peu me confessez vous. Comment pouvez-vous vivre pleinement si vous passez votre temps à me redouter, m'attendre, m'espérer  ou m'ignorez ? Ne soyez pas triste, ne me craignez pas mais restez sur terre le plus longtemps possible pour apprendre, découvrir. Vous devez vous souvenir que l'intérêt n'est pas dans la longueur de la vie, mais bien dans la valeur de son contenu.

           De quelle manière viendrez-vous me serrez dans vos bras pour me donner l'ultime baiser ? L'étreinte sera-t-elle douce ou violente ? Allez-vous me surprendre, faire durer notre face à face dans une chambre blanche ou, luxe suprême, fermerez-vous la porte durant mon sommeil ? Que d'options, que d'interrogations inutiles face à l'inéluctable. Quoi qu'il en soit, votre choix sera le bon, car la façon d'en finir fait partie de la leçon de vie. Dernier soupir, le bail arrivera à terme, l'âme et l'enveloppe ne seront plus d'accord, trente grammes quitteront le corps.

           Alors, vous enverrez Charon, capitaine immortel de la nef de l'ultime croisière, me faire traverser l'Achéron. Sur le lac Averne, il fera franchir le Styx. Avant la traversée, je l'aurais payé d'une pièce d’or glissée dans ma  bouche. Debout à la proue dans la barque des trépassés, je guetterai la lumière au bout du tunnel, celle qui nous appelle, nous purifie, et nous ramène à la source première...     

       

           "Lorsque la mort nous réclame, l'esprit des sens brise le sceau, car la tombe est un nid où l'âme prend des ailes comme l'oiseau ! "                                

                                                                                  V.Hugo