Une porte vers l'éternité

20 JANVIER 2021

          Certains penseront que la mort me fascine, c’est exact, mais pas plus que la vie, excepté que malgré une absence presque totale de souvenir de sa pratique, elle me semble plus compréhensive à l’esprit que les multitudes aléas et turpitudes de la vie. Non que je la souhaite ou l’attende avec impatience même si parfois le velours noir de sa douceur me caresse, mais il faut bien reconnaitre qu’injustices, peurs et souffrances actuelles ne sont pas de son fait, mais appartiennent à nos vies. Ici je vous livre, sans prétention aucune, quelques réflexions pour essayer de comprendre la terreur qu’elle inspire et tenter de la démystifier.

 

          La justification même de la mort, c’est son aptitude à nous libérer non seulement d’un corps usé ou malade, mais plus encore d’un intellect surchargé, à nous sortir de l’ornière des habitudes, des opinions toutes faites et des préjugés arrêtés, à nous débarrasser de l’accumulation dans la mémoire de détails superflus qui nous lient au passé et nous empêche d’aborder librement les problèmes du présent, en étouffant notre vigilance et notre spontanéité vis-à-vis des situations nouvelles et des relations plus étendues. Tant que nous ne serons pas capables de reconnaitre que notre terreur de la mort physique n’est qu’une émanation de notre propre esprit, l’acceptation de notre immortalité en tant qu’âme en sera niée. La crainte de la mort, n’intervient et ne se développe qu’avec l’endurcissement de la conscience humaine dans une forme extrême d’individualisme basé sur l’illusion d’être une entité permanente, une âme existant par soi-même ou qu’un ego marquant la séparation entre les êtres traçant de fait une ligne de démarcation entre la vie et la mort. Pourtant, si déplaisant peut être l’idée qu’on s’en fait ou certains aspects de sa réalité, il faut la regarder en face et l’admettre sur son propre plan, car c’est une évidence et, si l’on y réfléchit bien, une délivrance. Sa désapprobation et la négativité de son issu n’apportent que souffrance. La vie et la mort ne sont pas contraires, mais les deux facettes d’une même réalité, d’une même éternité.

 

          Je pense à ceux qui la choisissent comme option définitive pour quitter ce monde. J’essaie humblement de comprendre comment en arriver à une telle extrémité. Quelle immense dose de désespoir confinant au vertige, proportionnel à l’incroyable courage qu’il faut pour passer à l’acte, sachant qu’au fond de soi on commet un acte irréversible et contre nature. Exception faite peut-être de celui du mourant en fin de vie dans son lit de souffrance, ou dans ce cas, le geste peut se concevoir et devient compassionnel.

 

          « Ne craignez pas la mort, mais restez sur terre le plus longtemps possible », conseillait un vieux sage. La difficulté de la vie est d’avoir cette audace et cette énergie de se relever à chaque fois que l’on chute et cette foi en elle qui donne la force de continuer. Les détenteurs de pouvoirs et de richesses ont la faiblesse de se croire immortels. De fait, ils passent leurs temps à courir après possession et puissance occultant cette vérité absolue qu’aucun container de leurs biens matériels ne les suivra dans la tombe. Pour d’autres, ceux dont l’intellect a délimité leur vie à un commencement unique et une fin définitive, l’idée même de la mort ne peut être qu’effrayante, car pour eux, après c’est le néant. Honnêtement, intellectuellement il est impossible de décrire ce qu’est le néant, comment définir le rien, le vide ? Nous n’avons pas les outils mentaux pour conceptualiser cet abstrait de non-être. Dès l’instant où nous sommes convaincus que notre esprit n’est pas simplement le fait de fonctions physiques ou de réactions chimiques exclusives, mais un élément primordial de la vie dans sa globalité, le passager de notre corps et non son esclave, alors la mort peut être abordée sous un angle différent et moins traumatisant. Cet aspect d’une vie de l’esprit (ou âme suivant les définitions) sans limite inhibe la frayeur de la mort qui devient de fait une interrogation sur l’après et l’inconnu, le néant ne faisant plus partie de l’équation.

  

          Aussi longtemps que l’homme sera attaché à une forme particulière de l’apparence, non seulement il n’aura pas l’esprit libre pour se détacher de tous liens corporels, mais il ne prendra pas conscience de la continuité de la vie. Guidé par son ego il agira uniquement selon ses nécessités du moment et selon son désir. Il s’identifiera à ses buts dans les limites de sa vie physique, c’est une souffrance mentale qui le prive de la continuité de sa conscience et de fait le rend incapable d’agir avec logique et selon sa véritable nature. Un tel homme est déjà spirituellement mort, car il s’identifie lui-même à son existence éphémère.

La conscience ne peut être enfermée dans le vase étroit de notre ego, elle navigue sans cesse de l’individualité à l’universalité et la limiter au cercle exigu des buts et des désirs temporels entrave et terni son énergie, sa clairvoyance globale. Je subodore que la conscience individuelle qui n’est qu’une infime partie de la conscience universelle est sclérosée par l’ego qui rend aveugle et paralyse notre capacité à voir la mort physique comme une libération utile de l’esprit et une renaissance vers notre source de vie légitime. La mort n’est pas la destruction de l’individualité, mais son accomplissement dans l’universalité, une porte vers l’éternité. Mais cela n’est qu’une opinion issue d’un profond ressenti, d’une mémoire cellulaire et comme disait cette vielle dame sur son lit de mort : « Qui mourra verra… »

    

Quelqu’un meurt, et c’est comme des pas qui s’arrêtent…
Mais si c’était un départ pour un nouveau voyage ?
Quelqu’un meurt, et c’est comme une porte qui claque…
Mais si c’était un passage s’ouvrant sur d’autres paysages ?
Quelqu’un meurt, et c’est comme un arbre qui tombe…
Mais si c’était une graine germant dans une terre nouvelle ?
Quelqu’un meurt, et c’est comme un silence qui hurle…
Mais s’il nous aidait à entendre la fragile musique de la vie ?    B.Marchon